Avant de découvrir l’ouvrage d’un auteur que je ne connaissais pas jusqu’alors, j’ai depuis quelques années – sans savoir exactement depuis quand – un réflexe, celui de découvrir le visage de celui que je lis. Ce nouveau hobby croît simultanément avec mon utilisation toujours plus abondante de la technologie. Une simple recherche sur Google me permet de trouver cette photo du visage de Rimbaud que tant d’éditeurs ont utilisée sur les couvertures des œuvres rimbaldiennes. Cette photo… je la maudit. Sa seule fonction est de me (nous?) rappeler à quel point Rimbaud était un génie malgré et depuis son plus jeune âge.

Éditeurs, responsables de mon mal-être ! Je conjure ce sort par ce hobby chronophage, je remplace cette photo d’un Rimbaud incroyablement jeune et abominablement beau par un Rimbaud moins insolent à mes yeux, un Rimbaud talentueux mais un Rimbaud vieilli. Oui, vieilli par ses lectures, vieilli par ses tentatives, par son abnégation, par son écriture. Tout redevient alors normal.

Peut-être que mon attitude est due au fait que j’aime m’imprégner de l’auteur ? J’aime savoir ce qu’il a fait ? qu’elle vie il a vécue ? Alors je lis des biographies ou du moins je recherche les informations qui m’intéressent sur le net. J’ai énormément de mal à calmer mon appétit… J’aimerais connaître son odeur le matin, j’aimerais connaître son rire, ses habitudes ou encore entendre ses chaussures frapper le parquet, j’aimerais entendre sa plume gratter sur la papier mais jamais je n’arriverais à me créer de tels souvenirs sur la figure de l’auteur. Je me contente donc de quelques informations factuelles, trop souvent inintéressantes. Qu’en ai-je à faire ? Ce n’est pas cela qui m’intéresse. Je laisse son histoire là où elle se trouve, des années dernières lui, des lustres derrière moi.

Je n’imagine pas l’auteur avec exactitude, en fait, très souvent je l’embellis. (pourquoi ?) Même après la lecture d’une description très précise d’un auteur (ou d’un personnage) je suis généralement surpris de l’éloignement entre l’auteur imaginé et de l’auteur réel, photographié. La déception est là, soit parce que la description se révèle trop vague, soit parce que mon imaginaire n’est pas assez précis. Je devrais sans doute revoir à la baisse le pouvoir de la description dans la littérature.

Récemment lors de mes lectures j’ai remarqué qu’un processus s’enclenchait dans mon esprit, je porte (inconsciemment) un jugement de valeur sur l’auteur et cela se transcrit sur son physique que j’aurai mentalement recréé. J’imagine l’auteur de manière différente selon que je connais ou pas son oeuvre, selon les informations que j’ai sur l’oeuvre ou l’auteur ainsi qu’avant et après la lecture de son oeuvre. Par exemple, avant ma première lecture d’un des romans du Marquis de Sade, avec quelques informations en ma possession : époque et surtout thème, j’avais imaginé Le Marquis comme un gros monsieur rabougri sur talonnette (semblable à celles de Sarkozy). Après avoir lu Les 120 journées de Sodome cette image a disparu, l’auteur a grandi, allègrement minci et a l’habitude d’apparaître dans mon esprit avec un canne… Étonnant ce pouvoir qu’a la lecture sur ma représentation de l’auteur.

Ainsi, selon mon humeur et ayant maintenant conscience de ce processus imaginatif, je décide ou non de visionner une image de l’auteur que je veux lire, malheureusement les éditeurs ne me facilitent pas la tâche, parfois sur la couverture ou sur un bandeau il arrive que le visage de l’écrivain soit affiché. Tout le plaisir disparaît. On m’enlève le choix de connaître ou non ce visage… ce choix qui devrait m’appartenir, m’est arraché. Si je connais ce visage a priori je vais indubitablement le transposer sur le « Je » de l’œuvre ou sur le personnage principal. C’est donc à double tranchant, souvent je regrette de connaître la voix et le visage de Hervé Guibert, dans chacune des lignes que je lis résonne la voix de H. Lorsqu’il jouit avec Vincent j’imagine très bien son expression de visage, j’entends sa voix, ses gémissements, je vois également très clairement Vincent, je connais son corps, j’en connais les moindres recoins, je le parcours de la même façon que H. Sans cela il m’aurait fallu imaginer. Parfois imaginer me paraît indispensable.

Cependant lorsque Barthes dans La chambre claire parle d’une photo, j’apprécie qu’il me donne la possibilité après l’avoir décrite de la visionner, car le sujet ici c’est la photo, je regretterais de ne pas pouvoir y accéder. À contrario je regrette de ne pas avoir la possibilité de voir la photographie de la mère de Guibert, cette « image fantôme », qui n’a finalement jamais existé, mais c’est sans doute parce qu’elle n’existe pas que j’ai envie de la découvrir.

 

 

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