Nos solitudes
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Samedi 7 octobre

Je suis seul et ne veux plus l’être.

Cela fait moins de 24h que je discute avec lui. Il n’est pas très insistant – caractéristique assez rare pour être relevée – mais n’oublie pas de signifier son intérêt pour moi, sans doute pour raviver le mien ? Pour l’heure, il n’a pas encore été question de sexe. Nous avons le même âge mais il est mon ainé de quelques heures à peine, je le prends comme tel : je suis sous sa tutelle. Il n’est en France que depuis 2 ans et vient des pays de l’Est, je suis étonné de cette information du fait de son orthographe et de sa syntaxe toutes deux parfaites. Ça le rend d’autant plus intéressant. Il prépare un doctorat en biologie avec 2 ans de pratique du français en tout et pour tout. Vraiment, j’ai envie de le rencontrer.

Dimanche 8 octobre

Il n’est pas disponible tout de suite : pour payer ses études il travaille dans la capitale, à presque une heure et demie de train d’ici. J’en viens à la conclusion qu’il se prostitue. Ça m’est égal, j’ai moi-même plusieurs fois passé le cap. Je me dis simplement que c’est l’époque actuelle qui veut ça, chacun fait comme il peut pour survivre.

Ce soir je dors chez lui. Rendez-vous est donné à la gare de notre ville d’études dans les alentours de 22 heures. Il aime l’idée que je vienne le rejoindre sur les quais pour une première rencontre, il trouve cela très romantique, je trouve cela très romanesque.

Je suis en retard mais il ne m’en veut pas. Je suis soulagé. Son orthographe parfaite m’avait fait oublier ses origines étrangères. Je redoute en découvrant son fort accent de l’Est les incompréhensions, les malaises linguistiques. Fatalement c’est arrivé, mais sa pugnacité me fait rougir de jalousie, son accent finit par me conquérir.

Paradoxalement, alors qu’il est possible de discuter avec un inconnu à l’autre bout du monde ou encore de se rendre n’importe où sur la planète en moins de temps qu’il n’en faut pour lire La Recherche je n’ai jamais ressenti un si vague sentiment de solitude. Visiblement je ne suis pas le seul.

Je lui demande s’il se prostitue, la réponse ne m’intéresse pas, poser la question était la seule chose intéressante à faire.

Il doit se lever tôt pour aller récupérer ses papiers à la préfecture, nous décidons de nous coucher. Lutter contre nos solitudes passe irrémédiablement par le contact de nos deux corps nus. La chaleur de nos corps semble, l’espace d’un instant, effacer tout ce que nous connaissons de nos vies, seul compte ce moment parfait de tendresse et de réconfort mutuel. Il n’est plus question d’user de mots pour combler nos vides, seuls ces gestes de tendresse et ces caresses comptent. L’acte charnel devait irrémediablement se produire. Nos caresses maintenant trop avancées pour reculer appuient cette conclusion. Les mots pour une fois dans ma vie n’ont plus aucune importance jusqu’à cet instant…

Lundi 9 octobre, 00h02

« Attends, attends, j’ai le VIH. »

Alors que naïvement j’en avais conclu que les mots n’étaient qu’une espèce de fumisterie, qu’il n’était plus question d’en user puisque tout passait – à ce moment précis – par les gestes, je me suis rendu compte de ma naïveté. Les mots et la dure réalité qu’ils représentent m’ont rattrapé sans que je puisse totalement assumer ce choc.

Je me fous de cette phrase. Elle n’a pas existé. Cette réalité amère, violente, cella-là même qui vient de violemment me bousculer, n’existe pas.

Il s’endort contre moi, je sens le picotement de sa barbe contre mon dos. Je n’arrête pas de me répéter que ça n’a pas existé… que ça n’existe pas. C’est une barbe de deux ou trois jours, elle est drue. Elle n’existe pas non plus. Jamais mes lèvres n’ont été meurtries, sa moustache est plus longue et plus douce que le reste de sa barbe. Je sens les poils de sa barbe, qui n’existe plus, entrer en moi. Ils perforent ma peau, je ne dis rien, je ne bouge pas de peur que mes mouvements renforcent l’opération d’intrusion que je subis. Cela n’existe pas. Le virus est en lui et sans que je ne puisse rien y faire va pénétrer en moi. J’y pense chaque seconde, je ne bouge plus en pensant que tout cela n’a jamais existé.

Axel Vair
Axel Vairhttps://www.legnousauvage.com
Passionné de littérature et d'informatique, je suis le créateur du Gnou Sauvage cela me permet de lier mes deux passions. Je tente de me rapprocher de la littérature tout en partageant mes tentatives via ce site internet. Je m'essaie à l'écriture d'articles sur divers sujets qui retiennent mon attention, je tiens également un journal d'auto-fiction, cela étant je me laisse aller là où la littérature me conduit.

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